L’affaire des enfants de la Grand-route

1972: Suite à la parution d’articles incendiaires dans le « Beobachter », Pro Juventute est au centre d’une polémique en rapport avec la campagne «l’Oeuvre des enfants de la Grande-route» à laquelle la fondation est associée. Cette campagne est arrêtée à la suite du scandale, et Pro Juventute se retrouve alors sous les feux de la critique. En 1981 paraît le livre autobiographique de Mariella Mehr «L’âge de pierre», qui jette une lumière particulièrement cruelle sur l’affaire. En 1992, Urs Egger s’en inspire pour son film « Kinder der Landstrasse ».

De 1926 à 1972, des centaines d’enfants jénisches, rroms et sinti furent séparés de leurs parents, privés de leur droit de garde. A priori gens du voyage, ils étaient considérés comme incapables de les élever. Ces enfants furent envoyés dans des orphelinats, des maisons de redressement, des asiles psychiatriques, ou encore recueillis par des parents d'adoption souvent peu scrupuleux. Les préjugés à leur égards justifièrent toutes les formes de mauvais traitements; du travail sous-payé dans les fermes ou les usines aux «thérapies» par électrochocs ou insuline des éléments les plus récalcitrants. La plupart de ces enfants ne revirent jamais leur famille.

Le romaniste Alfred Siegfried, fondateur de cette campagne, fut largement soutenu par la Confédération, les cantons, les communes, des organisations caritatives et religieuses et des mécènes privés. Moralement, l’opinion publique y était également favorable, et il n’y eu jamais, en cinquante ans, de contrôle ou de remise en question du bien fondé de cette opération. A l’époque de la montée du nazisme en Europe, il semblait évident à beaucoup que l’Oeuvre des Enfants de la Grand-route était une bonne chose.

Les déclarations du Dr. Siegfried ne laissent d’ailleurs aucun doute quant à ses sympathies politiques:

«(…)il y a en Suisse un grand nombre de familles qui nomadisent continuellement au travers du pays, réparent des corbeilles et divers objets ménagers, mais aussi qui mendient ou volent quand l’occasion s’en présente, et élèvent de nombreux enfants à devenir ce qu’ils sont eux-même, c’est à dire des vagabonds, ivrognes ou prostitués. Le vagabondage et  l’ivrognerie sont partie intégrante de leur identité. Si on veut lutter efficacement contre ces fléaux, il faut briser les liens de ce peuple, et même si cela sonne un peu dur, briser leur liens familiaux. Il n’existe pas d’autre moyen (…)»

En clair, le but de l’opération était de former ces enfants à un modèle de vie qui répondait aux „bürgerlichen Ordnungs- und Sauberkeitsvorstellungen“ et de détruire leur culture d’origine.

Alfred Siegfried fut d’abord professeur de gymnase à Bâle, mais il perdit sa place suite à une affaire de pédophilie et fut condamné à une période de liberté conditionnelle. Le silence des officiels du canton de Bâle permit au Dr. Siegfried de devenir le tuteur et «Guter Götti» incontesté de 250 enfants livrés sans défense à cet être malsain et cynique. De 1926 à 1973, l’Oeuvre des Enfants de la Grande-route fit des ravages au sein de la communauté jénische et rrom de Suisse. De 35’000 personnes vivant leur culture nomade ou semi-nomade dans les années 30, ils ne sont aujourd’hui plus que 3000.

Dès les années 80, sous la pression des journaux et de l’opinion publique soudain sensibilisée aux conséquences désastreuses de toute l’affaire, la Confédération versa discrètement des dédommagements à quelques victimes. Mais les responsables de l’affaire ne furent jamais inquiétés. En 1998 parut enfin le rapport Leimgruber-Meier-Sablonier qui révéla des archives jusque là inaccessibles au public et s’attacha à mettre en lumière toutes les facettes de l’affaire. La Confédération comme Pro Juventute présentèrent alors officiellement leurs excuses aux communautés concernées.

L’affaire s’arrête là. Aucune mesure juridique et légale n’a été entreprise à ce jour.